Suzy Lelièvre

 

 

Exposition à la Galerie AL/MA (Montpellier) du 15 novembre au 21 décembre 2019

Sinuosités



L’amplitude d’un signal sinusoïdal correspond à une pression sonore, au déplacement d’une corde qui vibre ou encore à une onde électromagnétique. Ces mouvements imperceptibles sont retranscrits graphiquement par des lignes courbes et continues prenant l’apparence d’une vague.

Dès l'entrée de la galerie, à l'échelle de notre corps, on aperçoit un bas-relief bleu à la trame ondulatoire. La matrice incarne un signal qui introduit et irrigue l’exposition. Les travaux déclinés par Suzy Lelièvre se caractérisent par des mouvements, gestes et formes répétés, nœuds distordus et ré-investis. Souvent inspirée par les mathématiques, l’artiste formule des énoncés, des postulats plausibles. Certains anneaux effleurent une lecture plus fonctionnelle de l’objet, tel le ruban jaune en bascule. En son centre, pourrait être accueillie une sphère. Le va-et-vient est à peine suggéré, comme dans la plupart des travaux de l’artiste. Suzy Lelièvre développe une recherche plurielle, pétrie par les méthodes du design et les procédés de production. Elle extrait des matrices pour définir ses processus de travail. Cette stratégie empruntée à la pensée de Michel de Certeau dans L’invention du quotidien définit ses règles du jeu. À l’intérieur, des tactiques opèrent : l’utilisation de structures emblématiques auxquelles Suzy Lelièvre fait subir des déformations continues révèle une démarche à la fois sensible et rationnelle. Aussi, certains motifs sont directement reliés au réel. Ici, une structure sinueuse faite de sable est posée au sol. En arrière-plan, le paysage côtier et sableux du pourtour méditerranéen. On y laisse parfois glisser en fines cascades le sable fin entre ses doigts. Les petits talus se déversent alors dans un bruit étouffé. D’autres pentes sont formées par l’action d’une coulure où la cire et le sable s’enlacent et viennent recouvrir à chaud la surface d’un moule.

La sérialité est pour Suzy Lelièvre une manière de percevoir le monde en figeant les différentes phases d’une évolution. L’œuvre est appréhendée comme un instant parmi d’autres. L’artiste dit « naviguer à vue », en modulant des objets devenus gauches qui détournent notre rapport au réel. Le motif répété permet à la fois de déplier des architectures régulières ou irrégulières en modifiant un paramètre afin de re-dessiner les contours de l’équation première. Ces combinaisons sont testées, éprouvées par des maquettes en papier. En résultent des expériences « perceptuelles » constitutives de la mémoire d’une forme. Les surfaces se dédoublent ou sont réinventées, grattées, creusées, dé-matérialisées. À l’image de la série de dessins réalisés pour l’exposition, les épingles créent un effet mécanique et semblent suivre une grille, se plier et se déplier à partir de celle-ci. Quelle est l’échelle de ces courbes sensuelles ?

Alors, nous passons du mur à la surface plane et d’autres éléments « en creux » apparaissent, étranges petits blocs distordus et incisés. Selon un procédé de capitonnage (technique utilisée dans la tapisserie d’ameublement qui vise à garnir un objet à travers plusieurs points d’entrée ou de piqûres), l’artiste s’aventure aux antipodes du contrôle du matériau ou d’une visée perfectible. Elle décortique la technique depuis l’intérieur, la dévoile voire la sublime en transférant une mousse vers la matérialité fragile de la porcelaine. Le résultat déploie un nouveau lexique, une géométrie courbe et malaxée. Suzy Lelièvre revendique une pratique collaborative qui convoque de multiples savoirs : la céramique, l’ingénierie, la ferronnerie, la tapisserie, le bricolage… L'artiste se situe aux confins d’une créativité partagée et en devient l’alchimiste qui fusionne aussi bien les connaissances que les matériaux, composant un canevas lâche et perméable.


Élise Girardot, novembre 2019

© 2019 par Élise Girardot

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