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1. Régis Perray, L'attaque cimaise

2. Anaïs Marion, Et la foule soudain tendit une fleur, série de 12 anthotypes, 30 x 40 cm, 2017-20 – vue d’exposition, Habiter la frontière, Confort Moderne, Poitiers (2018)

 

3. Edith Dekyndt, One second of silence (Rotterdam)

Le parti pris de l'infime
LaVitrine Limoges (texte exposition)

Du 25 mai au 19 juillet 2024
Avec Edith Dekyndt, Anaïs Marion, Joachim Mogarra, Régis Perray.

L’empressement, la hâte et la déferlante des images, des pensées, des évènements, nous happent sans cesse. L’exposition réunit quatre artistes qui créent des œuvres tantôt silencieuses, tantôt nuancées, toujours délicates. Ils ont résolu d’opérer des choix essentiels, de prendre le parti du geste absolu, de se ranger sous l’étendard de l’infime. L’exposition est traversée par le mouvement d’un drapeau qui vole au vent. On imagine le tissu se gonfler, battre la cadence, on entend la voile claquer. Pourtant, la vidéo demeure silencieuse. Cette boucle d’Edith Dekyndt suggère un monde dépourvu de nationalités. Seule la voute céleste traverse les frontières. Ailleurs, les photographies d’Anaïs Marion évoquent l'Histoire récente des révolutions aux noms fleuris : la révolution des Œillets au Portugal (1974), des Roses en Géorgie (2003), des Tulipes au Kirghizistan (2005) ou encore la révolution du Jasmin en Tunisie (2010). Et la foule soudain tendit une fleur est un répertoire aussi botanique qu’historique. Les douze tirages anthotypes naissent à l'aide de matériel photosensible qui provient des végétaux. L’émulsion est séchée puis exposée à la lumière. Le contraste s’efface peu à peu, tels les mouvements contestataires qui basculent dans l’oubli. Les œuvres d’art ouvrent ici des brèches, des horizons pour mieux respirer. Comme l’énonce Marielle Macé : "On en rêve plus que jamais, sans aucun doute, de respirer : respirer tout court, sentir la grâce de l’air et la certitude de sa venue. On n’a qu’à prononcer ce mot d’ailleurs, « respirer », et c’est tout le paysage qui accourt, attiré, aspiré, espéré à l’appel de la langue : on avance dans un océan déjà élargi, selon la marée légère des poumons ; les proches et les lointains s’ouvrent par bouffées d’air les plus petites portes du corps, on est comme au balcon de soi-même, et le dehors viendrait presque se blottir, en vapeur, dans la bouche.

Le Bouquet perpétuel de Joachim Mogarra se dresse joyeusement et se fane tour-à-tour. Jusqu’au 19 juillet, les fleurs fraîches se succéderont, soigneusement choisies par les personnes qui ont imaginé Le parti pris de l’infime. Les bouquets renouvelés symbolisent l’attention qu’on porte aux choses, aux artistes, aux spectateurs. L’œuvre devient imperceptible. Cette allusion au « presque rien » résonne avec la démarche de Régis Perray. Il invente des gestes saucés, avinés, caféinés. Consommés dans la cuisine qui jouxte l’atelier, les restes des repas bougent sur le papier. Les liquides s’écoulent et forment des peintures. Les jus deviennent des taches qui habitent la feuille. « Mijoté de jus de porc, oignons, sauce tomates, carottes » : Les Aquavaisselles dévoilent le journal de bord de l’artiste, tel un double révélé de son estomac. Penchée aléatoirement, l’aquarelle raconte toujours une nouvelle histoire. Agapes solitaires. Jeux d’échelle. A contrario, L’attaque-cimaise passe inaperçu. C’est l’un des premiers engins de l’artiste, inspiré des petites saynètes de Pieter Brueghel, où une myriade de détails et d’actions s’agencent dans la composition. Conçue à l’identique, la mini-pelleteuse est un clin d’œil à son ancienne vie de régisseur, quand Régis Perray montait, préparait les cimaises au plâtre, ponçait, peignait. Selon un protocole défini, Joachim Mogarra délègue le geste artistique à d’autres par le biais d’un bouquet, comme Régis le confie à ses recettes. L’exposition présente un ensemble de sept photographies argentiques, mises en scène absurdes empruntes d’un comique de situation. Elles sont annotées : « 4. On tourne un "Western spaghetti" dans le quartier 5. Un groupe de cavaliers passe 6. Une voiture 7. Je la dépasse car je suis pressé ». Autant d’informations factuelles qui côtoient des portraits de famille burlesques où les adultes s’adonnent à des jeux d’enfants. 



 

Dans One second of silence (Rotterdam), Edith Dekyndt déploie une ode au silence. John Cage considérait le silence comme une vraie note. Dénués d’intention musicale, les sons environnants intègrent la partition et la composition est générée aléatoirement. On retrouve alors Marielle Macé : "En sorte que chacune, chacun, sent que par l’air qu’il expire (l’air qu’il expire en buée, en déchets, mais aussi en gestes, en actes, et encore en phrases), il concourt à produire ce qu’on appelle « l’air du temps » ". Ça me rappelle Joachim Mogarra qui entoure son œuvre d’un geste collectif. Le bouquet se métamorphose et devient l’autoportrait de ceux qui le soignent, quand les fleurs d’Anaïs Marion incarnent les luttes. Dans une autre série, elle confie à la lumière la révélation des vestiges du mur de l’Atlantique. Les monolithes massifs appesantis par l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale s’emplissent de légèreté. Exposée au soleil, l’image se fixe là, pour un temps seulement.

Élise Girardot, mai 2024

 1. Marielle Macé, Respire, Éditions Verdier, 2023

 

 2. Ibid.


 

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