Edi Dubien. Transition à la campagne, 2018. Crayon et aquarelle sur papier, 21 x 29,7 cm. Galerie Alain Gutharc.

Chronique d’une performance en transition * #2

Arnac-la-Poste > Bourges

12.10.2018

" J’ai toujours été déterminé par une lutte ". Ce soir, un autre oiseau migrateur se pose à Bourges, à l’Antre Peaux, face au centre d’art Transpalette. Au cœur de la ville fortifiée, le guerrier ailé résiste à un monde en mal d’amour.

La Biennale itinérante art nOmad fait graviter des œuvres, des personnes et des performances. Edi rythme la phrase saccadée, hésitante, incarnée. La nature, c’est ma prise électrique. Sous la table, les pieds et les genoux dansent, les talons se hissent. Les paumes tiédissent, les membres se raidissent.  Transition à la campagne est le titre d’une conférence imaginée par l’artiste Edi Dubien pour la Biennale art nOmad. Cette forme de transmission immédiate et publique passe d’un état à l’autre et glisse progressivement vers une conférence performée. Edi jette des coups d’œil furtifs vers son public. Nous ne faisons qu’un ce soir, notre écoute épouse la voix d’Edi. Je l’appelle par son prénom, car j’ai la sensation qu’on se connaît déjà, tant son histoire résonne avec quelque chose d’universel. Les genoux freinent la cadence puis se posent, au rythme de la voix qui coule et déroule son récit autobiographique. Le narrateur nous sidère et nous emporte. De larges sourires surgissent et ponctuent les rangs de l’auditoire. Un silence monacal envahit la salle, parsemée de flux d’émotions puissantes qui passent d’un corps à l’autre, de Pascal à Clorinde, Camille, Julie, Eric, Madeleine, Arnaud, Chantal, Antoine, Julien, Aurélie et bien d’autres encore.

 

Edi nous transforme en multi-prise. Notre énergie est émotive. Qui a dit qu’on ne pleure jamais pendant une conférence d’art contemporain ?

L’artiste fait défiler les images de ses œuvres projetées au mur. En 1988, il aborde pour la première fois, en peinture, la transexualité. Je pianote ces mots sur la clavier de ma tablette. Le terme  " transexualité " n’est pas répertorié, il apparaît en rouge à l’écran. C’est le même rouge qui recouvre l’intérieur du camion de la Biennale art nOmad. Ce fond monochrome accueille les œuvres de l’exposition Décoloniser les corps . La voix grave d’Edi poursuit le récit de son épopée. Il passe ses vacances chez sa grand-mère, en Auvergne. Il a 7 ans. Devant la maison, les enfants et les animaux se retrouvent autour de la fontaine. " Le ciel et les étoiles étaient notre toit ". Edi y trouvait refuge. À son arrivée depuis Paris, il re-découvrait avec bonheur les routes enlacées, saluait les animaux et les plantes. Il s’échappait de l’enfer des humiliations quotidiennes, dans un monde hostile à la nature et aux différences de genre. En Auvergne, il est tantôt homme-animal, tantôt homme-végétal et tout cela à la fois. Il devient l’enfant sauvage de Truffaut.

Par la transformation, Edi Dubien choisit de donner un sens à la fragilité, d’en faire une force. La métamorphose perpétuelle, multiple et infinie que la nature opère est un exemple de résistance. Dans la nature, l’ordre des choses n’est pas celui de la société. Plus tard, il investit, lui aussi, une camionnette. Il décide d’en faire son atelier roulant, sa porte de sortie à l’enfermement. Il s’installe sur les marchés et montre la série de peintures " Serial Identity " , dans le XVe arrondissement de Paris, le quartier où il a grandit – dans son autre vie -. Des autoportraits habitent le camion d’Edi, des présences humaines, animales, végétales . De grandes spirales tracées à la tronçonneuse soulignent la brutalité de la transition. Ses premiers collectionneurs ne savaient pas qu’ils achetaient une œuvre sur la transition * d’un homme trans. " Un tableau qui parle de transition et qui plaît à autant de monde, c’est tout de même étrange ". Les tableaux sont libres, " comme des courants d’air ".

" À force, la rue vous assomme et vous broie sans état d’âme ". Paradoxalement, plus Edi avance, plus il est le fantôme de lui-même. Puis, enfin, il se relève. Il ajuste son travail avec la pratique du dessin qui devient la solution pour exprimer les sensations de façon détaillée et multiple, pour explorer son être jusqu’aux profondeurs de l’intime. Il ne lâche rien, n’a de cesse de confronter son bourreau au crime perpétué, aux cris des enfants que beaucoup refusent d’entendre. Edi parle, écrit, dessine, peint, sculpte la mémoire des plantes, des bêtes et des enfants. Les images construites comme des phrases sont des pensées vives, " des remparts à l’obscurantisme ".

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* La transition est le processus de changement du rôle de genre de façon permanente en accord avec l’idée de ce que signifie être un homme ou une femme, ou genderqueer, ou…

© 2019 par Élise Girardot

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