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© Madeleine Lemaire - Courtesy Art & Communication et Masahide Otani

Capucine Vever

Courir à l'infini, plus loin que tous les regards
Centre d'art Image/Imatge, Orthez (64)
18 mars - 11 juin 2022
 

À l’écart des vents atlantiques, Gorée est un abri privilégié pour le mouillage des navires. Les pêcheurs, premiers occupants de l’île y côtoient aujourd’hui les touristes de l’Histoire coloniale.

 

L’exposition de Capucine Vever est un cheminement, une plongée progressive dans les territoires océaniques. Que nous révèle leur masse invisible ? Le visiteur est accueilli par une série d’images cartographiques où les sillons déambulent dans les gravures. La série Lame de fond dessine des lignes sinueuses, trajectoires internationales des cargos surchargés de containers. Ils arpentent le globe, comme jadis, les tonneaux du commerce triangulaire. Gravée à l’eau forte sur une plaque de cuivre, la matrice est baignée neuf fois dans l’acide après chaque impression. On observe le résidu de cette action dans l’aquarium d’eau de mer : le procédé de la photogravure en taille douce ronge la carte et mord la matière. Tels les mouvements humains qui épuisent les milieux aquatiques, l’œuvre évolue au fil des mois et de l’oxydation du cuivre.

 

Non loin de là, un parterre de polyèdres va et vient, au gré des passages. Les marcheurs indécis percutent les petites formes, les évitent en les contournant, les enjambent tour à tour. Imaginés en 1514 par Albrecht Dürer dans Melencolia I, les solides de Friendly Melencolia, parfois malmenés ou abîmés, resteront toujours flottants à la surface du sol. Ils symbolisent les 28.800 jouets déversés par un cargo dans le Pacifique le 28 janvier 1992. Capucine Vever répond à l’absurdité de la colonie de canards en plastique voguant à l’air libre. Elle réalisera à terme 28.800 sculptures miniatures, le projet d’une vie.

 

L’horizon tangue : on s’enlise vers les profondeurs. LÎle de Gorée, au large du Sénégal, est le personnage central de l’installation vidéo Dunking Island. Les antiques bateaux rouillés, vestiges d’un autre temps, semblent si proches, habités par les âmes errantes de millions de personnes condamnées par la traite. Six écrans, six regards au loin, six corps entassés contemplent leur avenir incertain. Une berceuse lancinante nous enveloppe : la voix profonde incarne un témoin. D’une seule voix, la multitude appelle et crie. Le chanteur-compositeur sénégalais Wasis Diop participe à l’écriture du récit et y infuse la pensée de la communauté des Lébous. L’inquiétude est prégnante : nous avançons dans les profondeurs obscures, la voix fantomatique nous parle à l’oreille, elle remonte le temps. Composée à partir d’extraits de chants proposés par Wasis Diop, la musique du plasticien sonore Valentin Ferré catalyse la dimension sensorielle de l’installation vidéo, ponctuée par les fréquences sonores et les respirations. Passé et présent s’entremêlent et se confondent, dans le mouvement lent et incertain d’une fable écologique et politique. Le récit nous mène vers un paysage de détritus, où des méduses isolées flottent au milieu des nuées de sacs plastiques et de canettes au remous léger et étrangement gracieux. Capucine Vever voyage à Dakar pour la première fois en 2019. L’artiste découvre une ville nouvelle dont le littoral est menacé par la montée des eaux. La traversée verticale de Dunking Island suggère les hélices immobilisées dans leur course industrielle effrénée. Soudain, une brillance : l’ondulation des bancs de poisson argentés périt dans les filets. L’espace océanique recouvre 70% de la surface de la terre. Pourtant, les océans échappent encore à notre perception. À la fois espace mental, poétique et géopolitique, un univers enfoui concentre les spectres du monde globalisé. Capucine Vever dévoile les fonds insondables, peu représentés dans l’Histoire de l’art et des paysages. L’artiste tente de combler les lacunes, s’enfonce dans les nappes aquatiques et met en lumière le phénomène impalpable de la montée des eaux. Par l’usage du corps, du son et de la poésie, cette expérience immersive révèle les méandres des désastres écologiques.

 

Élise Girardot, mars 2022

© Gaëlle Deleflie