ACTE DEUX / Jonas Delhaye


« Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux... »


À l’entrée de l’exposition Cart Restitution Impact, un sursaut, le bombardement incisif d’une arme invisible que l’on croit deviner hors-champ. Au mur, la destruction programmée d’un château de sable. L’image enfantine est court-circuitée par un jeu d’adultes. Au sol, sous la vidéo, des obus glanés, alignés, engins de mort qui ont pris leur envol pour venir s’étaler et joncher le territoire de Sainte Barbe.


Jonas Delhaye opère la radiographie d’un espace donné : Sainte Barbe, terrain d’entraînement au tir de l’aviation militaire, Morbihan, France. Sainte Barbe, patronne des artilleurs, des sapeurs, des cannoniers, des ingénieurs de combat, des démineurs, figure martyre sacrifiée sur l’autel de la chrétienté. Aujourd’hui, elle trône encore à l’entrée des tunnels en construction pour protéger les ouvriers des accidents de chantier. Tel un démineur, Jonas Delhaye passe au crible de ses rayons X ce terrain qu’il a découvert il y a quelques années. Ici on vise, on mitraille. Au fil du temps passé à arpenter ce vaste territoire, l’artiste infiltré développe une forme de connaissance intime du lieu, intimité forgée par le déplacement puis la collecte.


Comme un puzzle, un vase dont les mille morceaux seraient à recoller afin de reconstituer une histoire détruite, ces fragments recueillis dictent à l’artiste un mode de fabrication. Les débris de cibles et d’obus et les os de lapin ont permis la construction d’un sténopé ; dispositif dérivé de la camera obscura. Aux antipodes de la temporalité numérique, cette carcasse à l’étrange anatomie a vécu trois mois de construction et une prise par après-midi : l’acte photographique se fait lent, protocolaire. Un véritable rituel qui transcende le déchet, le rebut fragmentaire et résiduel. Ici, l’acte photographique est performatif. La photographie implique un corps dans un espace. Les objets collectés permettent de saisir, par la prise photographique, l’espace militaire, ses infrastructures, son architecture. Les diapositives nous montrent des paysages désolés et utilitaires, vides de toute présence humaine. On aperçoit une plage avec des traces d’obus, ces mêmes obus qui parsèment le sol de la salle d’exposition ou agglomèrent le sténopé. Une inter-dépendance s’instaure entre les photographies présentées et l’objet. En zones d’ombres, le photogramme se distingue sur les images éclairées au néon, comme si l’on observait en filigrane tantôt le squelette du lieu, tantôt celui du sténopé.


La charogne, encore. En allant fouiller les entrailles d’un territoire, Jonas Delhaye donne au lieu les moyens de se photographier, sans filtre ni interface numérique.


Le son entendu à l’entrée de l’exposition, c’est celui d’un flipbook, ce petit livre d’images, qui, feuilleté rapidement et en continu avec le pouce, donne l’impression d’une séquence animée. Ce son rappelle celui de la mitraille. La légèreté du flipbook se confond avec la destruction armée. Derrière les cibles où tirent les avions de chasse, Jonas Delhaye a construit un château de sable. Un flipbook, c’est toujours une histoire qui s’auto-détruit : le lecteur devient auteur d’une dissolution.



L’image violente est sous-jacente, l’image guerrière reste suggérée, le cataclysme n’est pas loin.

Élise Girardot, 2014

© 2019 par Élise Girardot

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